Le travail du temps : programmer "un mode d'être"
Un entretien d'Antoine Schmitt par Samuel Bianchini
Avant-propos
À l'instar du DJ, la figure du programmeur est en train de marquer
profondément la culture contemporaine. L'exposition "Do it" proposée
par Hans Ulrich Obrist est, à ce titre, significative : cette
exposition est montée par les responsables des lieux d'accueil qui
se chargent d'interpréter des modes d'emploi proposés par les
artistes pour réaliser leurs uvres. Comme l'ont déjà
révélé nombre d'expériences artistiques -des "Tableaux
téléphonés" de Moholy-Nagy aux Conceptuels-, rien d'étonnant
que le langage prenne ici une place incontournable au même titre qu'une
partition en musique. En deçà de la "posture" et dans la pratique
même, cette approche particulière, indirecte, de mise en uvre,
traduit des modes de pensée et d'écriture qui nous engagent
concrètement sur le terrain du virtuel, de la virtualisation. Avec
la programmation, créer revient, en quelque sorte, à prévoir
un champ de possibles pouvant donner lieu à des réalisations
variables, ouvertes. Umberto Eco nous rappelle d'ailleurs que le "programme
opératoire" de l'artiste contribue à la définition de
l'uvre ouverte.
Qu'en est-il de ces uvres en deux temps, où la réalisation
ne se fait que sous l'angle de l'actualisation et dans un temps réel
partagé avec le spectateur ? Quels sont les modes de pensées
impliqués dans la mise en puissance de l'uvre plutôt que
dans sa réalisation, son "exécution" ? Ces questions ne
sont-elles pas soutenues et expérimentées par une programmation
informatique partout sous-jacente dans nos réalités quotidiennes ?
Contrairement aux idées reçues qui voudraient voir une démobilisation
du langage au profit d'une société du tout image, le langage
est aux commandes. Mieux vaut prendre conscience, à nouveau, de la
puissance opératoire de celui-ci, surtout lorsque devenu programme,
il peut agir en sous-main pour manipuler les autres médias. Afin d'approfondir
quelques approches artistiques de ces questions complexes, il semblait pertinent
d'entreprendre des entretiens avec différents artistes fortement impliqués
dans une pratique de la programmation. Antoine Schmitt est de ceux-là.
Qu'est-ce qui anime cette forme ? Telle peut être la question qui
revient souvent en présence d'un travail d'Antoine Schmitt. À
l'image de son "Pixel blanc", Schmitt dépouille le visuel de toute
signification pour se concentrer et nous concentrer sur les causes, les forces
à l'uvre qui créent une forme animée dans un temps
présent, un temps réel. Le théâtre des opérations
est nécessairement l'ordinateur, outil de manipulation du temps par
excellence. Si le programme informatique orchestre ce qui se réalise
à l'écran, il n'est en rien la recette à découvrir
mais l'opérateur formalisant un "mode d'être", noyau du travail
de Schmitt.
S.B.
Le terme de "comportement" revient souvent lorsqu'on aborde ton travail.
Que doit-on comprendre derrière ce terme ?
A.S.
Si ce mot est lié à l'informatique, il est également
très présent dans le langage courant : quelqu'un a un comportement,
un caractère, une manière d'être, "un mode d'être".
C'est cette dernière expression que je retiens finalement. Dans un
certain sens, l'idée de comportement pose un problème, car,
lorsqu'on se réfère à la psychologie, le comportementalisme
a tendance à s'attacher à l'extérieur des choses, aux
seules conséquences et non aux causes. Or, mon travail porte pour beaucoup
sur la mise en relation du spectateur avec le mode d'être de quelque
chose qui pousse à s'interroger sur les causes qui animent cette chose.
S.B.
Les modes d'être de ces objets, comment les formules tu afin de leur
conférer une certaine autonomie, des possibilités de "vie" ?
A.S.
J'imagine un objet en essayant de me détacher de toutes les contraintes
de la réalité physique, mais en lui donnant une cohérence
dans la façon dont il évolue : il faut inventer un système
de lois en conséquence. Je crée souvent un système de
forces opposées, de conflits. Programmer revient dans ce cas à
mettre en uvre un tel système de forces dont la résultante
anime une forme dans le temps. Le vivant est à entendre ici au sens
de l'animé, ou plus précisément de l'animant.
S.B.
Doit-on comprendre que cette forme d'autonomie fait que l'objet se suffit
à lui-même ? Une relation avec le spectateur peut-elle pour
autant se mettre en place ?
A.S.
Paradoxalement, je crois que l'autonomie est ici fondamentale pour permettre
une relation. Le cas inverse qui nous propose d'interagir avec une machine
totalement déterministe et déterminée appauvrit considérablement
toutes possibilités de relation. On pourrait même aller jusqu'à
faire quelque chose de totalement autonome et dire que c'est interactif :
si le comportement en face est assez complexe, chaque spectateur va projeter
son propre univers dans l'interaction, il va imaginer, va chercher
S.B.
Si le vivant procède d'une projection de la part du spectateur,
ce n'est pas, dans ton travail, par l'intermédiaire de formes visuelles
généralement très réduites et pratiquement dépourvues
de tout anthropomorphisme. Pourrait-on en quelque sorte parler "d'anthropocomportementalisme"
qui donnerait lieu à cette participation affective qu'est le processus
de projection ?
A.S.
Je crois que le processus de projection est assez fort dans mon travail. Il
faut que l'on puisse se projeter dans la chose que l'on a en face de soi.
Cette chose a un comportement. Elle va se comporter pour elle-même et
par rapport à son environnement. Cette chose a un mode d'être,
des défauts aussi, des sons, des travers, des qualités, elle
peut avoir des destins funestes, tragiques, et même si son apparence
visuelle n'est pas anthropomorphe, elle l'est au niveau comportemental. Il
y a quelque chose dans la qualité qui fait que ça peut nous
ressembler, que l'on peut s'y reconnaître. Je pense qu'il y a un potentiel
de projection mais sur la forme de comportement, c'est-à-dire la forme
dans le temps. Cette forme-là, on peut lui reconnaître certains
traits du vivant. De fait, un questionnement revient souvent chez moi :
quelles sont les caractéristiques de quelque chose de vivant ?
Il y a une qualité : tu peux te dire c'est vivant, ce n'est pas
vivant. Cette qualité est questionnante. Quels sont les bruits et les
images qui dénotent du vivant ? Si un jour on rencontre un extra-terrestre,
comment savoir que c'est un extra-terrestre, et pas un nuage, un caillou ?
Quelle est la qualité de la chose qui fait que l'on saura.
S.B.
Dans ton travail, c'est finalement dans le déroulement temporel
qu'une projection va pouvoir prendre corps. C'est la possibilité de
se synchroniser, la conscience de vivre le même temps que la chose qui
va favoriser ce processus. Finalement ce qui est avant tout essentiel, n'est-ce
pas le temps de la relation, la co-présence, renforcée par cette
même incertitude de l'avenir ?
A.S.
Lorsque l'objet est complètement autonome, qu'il n'a aucun contact
avec le monde extérieur, qu'il n'est que dans son univers à
lui, comme s'il était autiste d'une certaine manière, il a dans
tous les cas une inscription très forte dans le temps présent,
on pourrait dire un ancrage dans le temps. Il s'agit vraiment d'un travail
sur l'état interne des choses. Cet objet a un état qui est décrit
et à tout instant il va décider de son état suivant par
rapport à son état présent et éventuellement par
rapport à son état passé. Ce qui est programmé,
c'est le rapport entre
, ce qui va permettre à l'objet de décider,
de fabriquer son état suivant. Ces décisions se prennent trente
à soixante fois par seconde, dans des micros temps. Pour l'objet, je
ne pense pas à son ancrage dans la durée, dans la longue durée,
mais dans le temps très présent, dans l'instant. Ce n'est pas
n'importe quel temps, c'est le temps réel, non pas au sens informatique
mais au sens d'une présence. On est là et le comportement est
en train de se produire devant nous dans le même instant. Ce n'est pas
quelque chose qui a eu lieu avant, qui a été enregistré,
et qui est montré maintenant, comme un film. La connaissance du "ici
et maintenant" pour le spectateur est importante, elle change la relation.
S.B.
Que doit-on entendre lorsque l'on parle d'objet dans ce cadre précis ?
Je ne parle pas d'objet avec une matérialité, un résultat.
Je parle vraiment de l'ensemble : l'objet et son comportement.
S.B.
L'objet n'est donc en soi que le véhicule de son comportement.
A.S.
Oui, en fait c'est un malentendu sur le mot objet. Pour moi, ce à quoi
l'on est confronté dans toutes mes pièces c'est le comportement
bien plus que l'objet lui-même, que l'image ou le son qui n'en sont
que les manifestations visuelle et sonore.
S.B.
Si on pouvait schématiser, il y a d'une part l'apparence visuelle,
la programmation d'autre part, et finalement ce qui en résulte c'est
le comportement dont la perception nous est principalement donnée par
le mouvement, par l'interactivité dans certains cas. L'intérêt
ne porte ni sur l'objet visuel en soi, ni sur le programme, mais sur une espèce
d'entre-deux.
A.S.
C'est cet entre-deux qui m'intéresse. Je veux permettre la confrontation
la plus immédiate possible avec le mode d'être. S'il doit toujours
y avoir une forme sonore ou visuelle au milieu, elle doit être la plus
transparente possible et servir au mieux le comportement. Cette forme ne questionne
même plus en tant que telle, mais elle retient l'attention. Au-delà,
je veux que l'on s'interroge sur ce qui peut motiver ce mode d'être :
pourquoi cette chose bouge, ou pourquoi elle réagit comme ça
par rapport à ce que je fais. Nous sommes amenés à explorer
la cause, à remonter dans la chaîne causale vers une sorte de
racine originelle du "pourquoi ça bouge ?". Et, comme on ne sait
jamais à l'avance ce qui va se passer, on se trouve toujours dans ce
questionnement du rapport entre ce que l'on fait et ce qui se produit ;
une épaisseur du comportement se met en place, et au-delà, une
sorte de sentiment d'inquiétante étrangeté peut s'en
dégager.
S.B.
Si ce qui est vu est une porte d'entrée pour percevoir l'évolution
d'une forme dans le temps, et au-delà son mode d'être, quel sens
le questionnement qui en découle peut-il prendre ?
A.S.
Mon travail se place au niveau du signifiant, sans signifié. Pas de
"jeu de mots" plastique, pas de rapport au langage, pas de rapport au code
informatique -contrairement à certains autres travaux algorithmiques-
pas de détournement de codes, pas de "sens" ni de message. Mon parti
pris, c'est d'être dans l'infra-langage, c'est-à-dire au niveau
de l'être et non de l'être parlant. Ce qui n'empêche pas,
contrairement à ce qu'on pourrait penser, de pouvoir traiter de représentations
du monde, de perceptions ou de l'Autre.
Antoine Schmitt est artiste, il est également concepteur et développeur
de systèmes logiciels. Son travail a récemment remporté
différents prix dont le 1er prix des installations
en extérieur à Interférences (Belfort, 2000),
et la mention "honorable" dans la catégorie Software Art à la
Transmediale 2000 de Berlin.
as@gratin.org - http://www.gratin.org/as
Samuel Bianchini est artiste et théoricien de l'art. Il est membre
des laboratoires Creca (Centre de recherches d'esthétique du cinéma
et des arts audiovisuels, Université Paris 1) et Cedric (Centre de
Recherche en Informatique du CNAM)
biank@dispotheque.org - http://www.dispotheque.org
Le Pixel Blanc - Antoine Schmitt
Ordinateur, pixel blanc, algorithme de comportement.
Créé en 1996, au sein de la série Jalons 8/96. Retravaillé
en plusieurs versions jusqu'en 2000. Exposé pour la première
fois dans l'exposition Ouverture 3, au Château de Bionnay en juillet
1998. Depuis 1999, en téléchargement en version autonome sur
le site de téléférique (http://www.teleferique.org).
Exposé en ligne sur http://www.gratin.org/as depuis septembre 2000.
Cette installation est conçue pour être vidéoprojetée
sur un mur ou présentée sur écran dans un cadre d'exposition
(en ligne ou hors ligne). Sa durée est infinie. Un pixel blanc erre
sans fin dans un espace rectangulaire, en laissant des traces qui s'effacent.
Ses mouvements sont lents, avec des accélérations brusques.
Il ne dessine rien, il bouge. Son mode d'être, sa manière de
bouger résultent du fonctionnement, devant nous, de l'algorithme sous-jacent,
modélisé d'après une interprétation personnelle
du modèle freudien Conscient / Inconscient.
Entretien publié dans Parpaings n°32, Éd.
Jean-Michel Place, Paris, avril 2002
No english version, sorry.
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